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mercredi 22 août 2012

Une autre vie


« Un jour, on ne rêve plus que d’ailleurs », Georges Dor Après l’enfance
On rêve tous d’une autre vie.
En pensant que l’herbe est plus verte à côté.
Tout comme on rêve tous de gagner au loto.
Et pourtant, Jocelyne Guerbette ne rêve ni de l’un, ni de l’autre. Parce que Jocelyne Guerbette, l’héroine de La liste de mes envies de Grégoire Delacourt est lucide et connaît la cupidité. 

Elle est simple Jocelyne. Elle sait, par exemple, que l’argent ne fait pas le bonheur, comme ils le disent tous. 
Mais toute simple qu’elle est, elle l’a mieux compris que nous. A en juger par son juste, fin et douloureux usage de son argent miraculeusement gagné.
Elle sait que sa vie est peut-être mieux ainsi.
Elle ne rêve pas d’une autre vie ; Et c’est peut-être elle qui a tout compris.
« A dix sept ans, je rêvais que ma mère fût immortelle. (…) A vingt ans je rêvais d’être styliste, de filer à Paris suivre les cours du Studio Berçot, mais mon père était malade et j’acceptai ce travail à la mercerie de Mme Pillard. Je rêvais alors en secret de Solal, du prince charmant, de Johnny Depp et Kevin Costner du temps où ils n’avaient pas d’implants, et ce fut Jocelyn Guerbette, mon Valebtino Venantini enrobé, gentiment grassouillet et complimenteur. » P 29 (JC Lattès)
Mieux qu’une lecture de vacances, voici une lecture qui nous accompagne doucement vers ce qu’il y a de nostalgique à quitter un mois d’août fort agréable.
C’est un roman simple. Mais doucement amer.
C’est beau et c’est bon.
Tout comme l’Autre vie de Louis Coumian que vous pouvez écouter ici.

Une autre vie


jeudi 24 mai 2012

Us / e / um / i / o / o (Masculin, singulier)


« Quelques semaines plus tard, la classe de cinquième A I fut le théâtre d'un événement singulier: pendant le cours de latin la porte s'ouvrit, Bénard entra, escorté du concierge, salua M. Durry, notre professeur, et s'assit. Nous reconnûmes tous ses lunettes de fer, son cache-nez, son nez un peu busqué, son air de poussin frileux: je crus que Dieu nous le rendait. » Les Mots, Jean-Paul Sartre




Bell-um                    Bell-a                     
Bell-um                    Bell-a
Bell-um                    Bell-a
Bell-i                        Bell-orum
Bell-o                       Bell-is
Bell-o                       Bell-is


Voilà ce à quoi se résumait, dans mon souvenir, mes cinq années de latin.
La guerre (bellum), pris comme merveilleux exemple du paradoxe de la langue : la déclinaison du neutre. Dès la 5ème nous entrions donc dans un monde parallèle où le plus violent des actes nous était imposé comme étant neutre.  
Des histoires de Dieux, de vengeance, de supplices ignobles imposés sous le sceau de l’amour. Voilà aussi ce que nous trouvions dans ces heures hors du temps où nous apprenions une langue prétendue « morte ».
Pourtant, tout cela devient bien plus vivant quand vous retrouvez, à l’anniversaire d’une amie, votre professeur de latin de 5ème.  Quoi de plus improbable !
Alors non, je n’ai pas récité ma déclinaison – quoi que le professeur aurait surement été heureux de voir que son enseignement était resté profondément ancré, sans que je sache bien pourquoi … - mais j’ai compris qu’il me serait bien utile d’avoir une tête aussi pleine d’histoires rocambolesques, d’Ulysse et de travaux d’Hercule.
Il n’est pas question d’admirer l’érudition pour elle-même. Mais bien plutôt d’admirer ces savoirs qui font de vous un être qui ne s’ennuie jamais.
Un cours de latin. En 5ème E.

 La maitresse d'école, Georges Brassens

Us / e / um / i / o / o
(Masculin, singulier)


jeudi 17 mai 2012

We are not interested!


“Je vous laisse le choix du mensonge qui vous paraîtra le plus digne d’être la vérité” Paul Valéry, Mon Faust

C’est peut-être triste à dire, mais il est des moments où « il faut dire la vérité aux Français ».
Vous voyez ces personnes payées pour nous distribuer toutes sortes de prospectus à la sortie des métros, à l’entrée des théâtres ou des cinémas ?
Mais si, ceux à qui notre seul regard ignorant ou méprisant indique un plus ou moins subtil « we are not interested ».
Ces personnes sont en réalité victimes au dernier échelon de toutes ces conversations qui s’éternisent et que l’on n’arrive pas à interrompre. De ces repas de famille qui n’en finissent pas. De ces pauses déjeuner que l’on rêve d’écourter parce que Georges et sa cousine nous ennuient. De ces plans de table qui ont rudement été mal faits. Et dont on aimerait, comme Vincent Delerm, « tenir les coupables ».
Les rapports sociaux, c’est comme les rapports amoureux. Lorsque l’on n’est pas intéressé … on n’est pas intéressé !
C’est d’ailleurs ce que résume très bien le film au titre aussi attrayant que mystérieux : Ce que pensent les hommes.


We are not interested !

mercredi 21 mars 2012

Moi je crois pas que les flageolets …


« Au plus eslevé throne du monde si ne sommes assis que sus nostre cul. Les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi. » Michel Eyquem de MONTAIGNE, écrivain français (1533 - 1592)
Non, ne rebroussez pas chemin. Promis juré, je ne ferai pas dans le graveleux ni dans le scatologique. Quoique ça pourrait plaire, non ?
Il faut dire qu’à l’heure de meurtres en pleine rue et dans les écoles, on aurait plutôt envie d’aller voir chez l’absurde si on y est.
Justement, pour du fantasque et du délirant, j’ai ce qu’il vous faut : allez donc voir Moi je crois pas! de Jean-Claude Grumberg au théâtre du Rond Point, avec Pierre Arditi et Catherine Hiegel. Il vous reste quelques jours pour aller découvrir cette courte et non moins délicieuse pièce de théâtre d’une heure dix.

Au départ pourtant, rien de très dépaysant : un couple, le temps qui coule, les habitudes et un dialogue qui s’épuise. La vie qui passe, en somme.
Et pourtant quand le rideau tombe, rien de plus surprenant que d’entendre Pierre Arditi nous avancer ses croyances en matière de flatulences …
Mais rassurez-vous, on y croit aussi plein d’autres choses dans ce Moi je crois pas! Si le début semble tout rabelaisien, la suite l'est beaucoup moins.
C’est en fait avant tout une parole qui comble un vide bien plus essentiel. Une absence. Un regret du temps passé, d’une complicité perdue.
La pièce est construite sur une accumulation de saynètes et de mise en scène d’une vie de couple. Monsieur croit, Madame ne croit pas. Ou l’inverse. 
Sur fond de discussion improbable et sujets aussi secondaires qu’essentiels - dont l’abominable homme des neiges, la vie après la mort, les documentaires animaliers ... - on découvre un amour non formulé et dont les absurdités qu'il crée finissent par nous attendrir.

L'amour y est mort ? Surement pas !

L'amour est mort, Jacques Brel
On y rigole beaucoup. On y est ému. C’est une pièce à voir quand tout perd de son sens et que l’on ne sait plus bien quoi faire pour en retrouver un.
Moi je crois qu’il faut la voir, cette pièce. 
Moi, je crois pas que les flageolets ...


Moi je crois pas! se joue jusqu'au 24 mars au théâtre du Rond Point à Paris. Tous les renseignements ici

jeudi 8 mars 2012

Marche à l’ombre


« Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux. » Epictète

Quoi de plus viril que la mafia, les flingues et l’honneur qu’on défend en étant à la mafia, avec son flingue !
Devenir pompier ou aviateur, cela traverse la tête de tout petit garçon. Classique.
Mais devenir mafieux ? Bonne question …
Ainsi, alors que tout le monde ne parle que de la journée internationale de la femme, je vous propose de parler … de l’homme. Ou plutôt d’un homme. 
Nom : Roberto Saviano.
Profession : écrivain et journaliste italien
Signe distinctif : recherché par la mafia italienne
Non, vous n’êtes pas dans un épisode du Parrain de Francis Ford Coppola. Mais bien dans la réalité.
Auteur de l’ouvrage Gomorra sur la Comora, la mafia napolitaine qu’il décrit dans ses moindres détails, Roberto Saviano vit ou plutôt survit entouré de ses escortes permanentes.

Victime de son succès, il a attiré les foudres de la Comorra qui l’a menacé et le menace encore de mort.
Héros malgré lui, cet Italien confiait au micro de Philippe Collin sur France inter ce jeudi 8 mars qu’il n’était pas sûr que la cause, toute juste et belle qu’elle soit, en vaille la peine :
« Si j’avais su je ne l’aurais pas fait ; Dire que ça valait le coup ce serait stupide. Je suis fier d’être réalisé en tant qu’écrivain. Mais ça ne valait pas la peine de perdre ma propre liberté. Et surtout que ma famille perde sa liberté. Ils n’ont pas choisi de vivre ma vie, eux. »
Pourtant, comme si sa seule revanche possible était de continuer son combat, il récidive avec la publication d’un nouvel opus : Le Combat continue. Résister à la mafia et à la corruption.
Destin fou que celui de cet homme. Héros ordinaire. Devenu homme extraordinaire. Et qui confie également à notre grand étonnement :
« Ma vie n’a rien d’héroïque ; elle est très ennuyeuse. Vivre sous escorte avec sept carabiniers c’est pas facile du tout »
Nous sommes loin du (presque) sympathique Corleone dont la musique nous fait toujours autant vibrer. Les menaces ici sont bien réelles. Et l'on ne peut que saluer son courage et sa détermination ...


Marche à l’ombre

samedi 3 mars 2012

Venez comme vous êtes !


“Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.”
Jean De La Fontaine

Les grandes marques nous assaillent de slogans tous plus percutants les uns que les autres.
Celui, célèbre et malin, de McDonald’s “Venez comme vous êtes” est particulièrement rusé parce qu’il nous interpelle, avec nos imperfections, nos rides, nos kilos, nos bagues aux dents ou nos cannes dans la main… Bref, il nous parle à nous et comme nous sommes.




Et je me demande pourquoi ce slogan marche tant.
Certainement parce qu’il entre en collision frontale avec ce à quoi nous sommes tant habitués : des top modèles beaux à en tomber, remplis, eux de perfection absolue et répondant aux canons de beauté.

Des êtres qui ne viennent pas comme nous sommes.
Des êtres bien loin de notre réalité et à qui l’on a envie de dire « Vous vous êtes et nous, nous sommes ».
Des hommes pareils de Francis Cabrel.
Mais la solution c’est peut-être d’être convaincu que l’on est bien beau dans nos pantalons Zara ou, comme Barney (How I Met Your Mother) dans nos costards quotidiens ….
Nothing suit me like a suit, Barney Stenson (How I met your mother)
...
Venez comme vous êtes
...

jeudi 1 mars 2012

Je t’aime, moi non plus


« Je ne voudrais pas arriver à la fin de ma vie et découvrir que j’en ai vécu que la longueur. Je voudrais en vivre aussi la largeur et la profondeur » Diane Ackerman
Dans un billet précédant intitulé « la vie ne tient qu’à un fil », je vous disais que les  rencontres ne tiennent, souvent, qu’à des détails. Et si l’on mesurait la portée de nos actes quotidiens lorsque l’on passait le pas de sa porte pour affronter la vie tous les matins, on resterait certainement terré chez soi de peur de manquer un regard, une parole, un geste qui nous projetterait dans ce que serait, véritablement, notre vie.
Le célèbre groupe de rencontre Meetic a bien compris cet état d’esprit et en a même fait un motif de campagne dernièrement pour la Saint-Valentin. Vous avez peut-être vu ces grandes affiches à vos arrêts de bus, dans le métro ou sur le chemin de votre travail : 
 










Cette campagne est particulièrement rusée qu’elle a recourt à l’imaginaire du conte si ancré dans notre société : un beau prince charmant qui n’attend que le bon moment pour se manifester…
A croire que le ressort de la rencontre et de son moment opportun est porteur, puisqu’il s’agit également de celui utilisé par le beau film éperdument romantique de Richard Linklater, Before Sunset

Dans cette histoire, Jesse et Céline se retrouvent à Paris après une première éphémère et unique rencontre, neuf ans plus tôt, à Vienne. Désormais, lui est marié et auteur d’un best-seller ; elle défend l’environnement et cumule les échecs amoureux. La mise en scène est tout aussi amusante qu’osée : elle consiste en une seule conversation, celle de ces deux ex-amants qui déambulent dans Paris. Et pourtant, ils parviennent à nous captiver, à nous attendrir, à nous transporter dans leurs interrogations, finalement universelles.
Aucun des deux, malgré les années, n’a pu oublier cette rencontre fondatrice. Aucun des deux n’a véritablement pu passer à autre chose.
A travers une réflexion anecdotique – qu’aurait été leur vie si Céline avait pu se rendre comme prévu à leur rendez-vous donné, peu après leur rencontre à Vienne ? – le couple nous interroge sur les décisions que nous prenons, les aléas de la vie et les mystères de la vie amoureuse.
Quant à savoir si Jesse chante « You could be my unintended choice »  … regardez donc le film ! 
 Muse, Unintended
...
Je t'aime, moi non plus
...

mercredi 29 février 2012

Les filles, ça boude !


“On ne naît pas femme, on le devient.” Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir
Certes, mais le problème c’est qu’on naît blonde et qu’on ne le devient pas !
Si les blondes subissent les célèbres « blagues blondes » c’est, évidemment, parce que toute la gente féminine est … jalouse ! Elle leur envie leurs belles formes et leur allure à couper le souffle.
C’est bas. C’est vil. C’est petit.
Les blondes Anne Sylvestre
Finalement, les blondes, c’est un peu le genre de filles qui, même avec un gros mal de mer, restent classes. Et ça, ça fait mal.
Le genre de fille « qui d’un battement de cil font tomber tous ces messieurs. » :
Chansons de Filles, Little
Mais l’avantage c’est que blondes, brunes ou rousses, les filles, ça boude !
Alors, on finit par renoncer. Envier la gente masculine. Celle qui peut faire ce qu’il faut sans chercher désespérément des toilettes :
 Pisser debout, GiedRé
Ah si j’étais un homme !
Et la vidéo du dimanche, cette semaine, sera en lien avec cet post ...
(Non, ce ne sera pas Diane Tell!!)

mardi 14 février 2012

On va s’aimer


“Au commencement était la répétition” Yves Bonnefoy
Le 14 février, on doit s’aimer. Tout le reste n’est qu’encombrement, rabat-joie, tristesse.
Tout le reste qui rappelle que l’essentiel n’est peut-être pas dans cet étalage momentané de bonheur.
Parce que tout comme le serveur amène ses plats, il faudrait ce jour commander des mots doux. Pourquoi pas, après tout. Ils ne font de mal à personne ces mots doux. Excepté à ce reste d’encombrement, de rabat-joie, de tristesse.
Si la répétition, avec Yves Bonnefoy est une ressource à la création puisque le même mot n’est jamais, en réalité, identique tant il est contexte – ceux avec lesquels il est associé - et mémoire – ceux auxquels il se rapporte -, il reste que le 14 février est un perpétuel recommencement de bons sentiments qui perdent, par leur nécessité, de leur saveur.

"14 février", extrait du Calendrier perpétuel 365 jours avec Sempé

Parce que ces fleurs bleues rendent cet inconnu à l’humour décalé si attachant et nous rappellent que les surprises du quotidien sont le meilleur contrepied à ce 14 février :
Jeanne Cherhal, Parfait Inconnu
Et parce qu’encombrement, rabat-joie, tristesse.

mardi 7 février 2012

Toucher l’instant


"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé", Alphonse de Lamartine (Extrait du poème L’Isolement)

Ce n’est jamais le bon moment pour les malheurs.
A l’inverse, n’y a-t-il des moments où il est temps que de belles choses arrivent ?
Il n’est pas de « bon moment » où l’on est à même de faire face. On fait face et voilà tout.
Pourtant, il y a des moments où l’on n’est pas tout à fait prêt à affronter la reconstruction.
C’est précisément les interstices de ces instants fragiles que Jake Scott parvient à capter et met en lumière dans son film plein de délicatesse Welcome to the Rileys.

Loin du paillasson avec un chien souriant qui nous dirait « Bienvenue dans une famille on ne peut plus commune » que ce titre peu accrocheur semble annoncer, le déroulé de cette vie familiale laisse place à un univers de tendresse éprouvé par de douloureux  aléas.
Malgré des thèmes rabâchés (la mort d’un proche, l’amour qui bat de l’aile, une adolescente complètement paumée) et des sujets peu novateurs (et déprimant, je vous l’accorde, quand ils sont mis brutalement à plat comme je le fais), le scenario nous emporte dans une quête d’espoir. Plus encore une quête de ces instants qui prennent sens en se percutant.
Proche de 21 grammes (Alejandro Gonzales Inarritu) par les thèmes, l’approche de ces tranches de vies et de la mise en lumière de la douleur à vif, ce film nous présente un trio : trois êtres perdus en quête de repère et de sens. L’intrigue nous prend aux tripes tant les sentiments sonnent juste. Ni larmoyant sur cette fille qui se prostitue, ni dans le pathos pour cette mère incapable d’affronter le monde – et la réalité - hors des murs de sa maison, depuis la mort de sa fille, ni flagellateur pour ce père qui trompe allègrement sa femme depuis des années.

Trois êtres dont il est temps que leur destin se rencontrent.

Parce qu’il est rare que la reconstruction d’un couple se fasse grâce à la rencontre d’une prostituée.
Parce qu’il est rare de voir un couple tenir au cinéma.
Parce qu’il est rare de voir un film parvenir à toucher l’instant.
 Grand Corps Malade Toucher l’instant


Vous aimez l'idée des rencontres inattendues et bienvenues évoquées dans cet article ? Vous aimerez alors surement aussi celui-là

lundi 30 janvier 2012

La vie ne tient qu’à un fil


“Viens amer conducteur. Pilote désespéré, vite! Lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente! A ma bien aimée! (Il boit le poison) Je meurs ainsi …! Shakespeare, Roméo et Juliette
Qui n’a pas le doux (et vain) espoir, en lisant Shakespeare, de voir Juliette se réveiller quelques secondes plus tôt, ou dans la version de Baz Luhrmann, de voir Léonardo faire preuve d’un peu de patience avant d’appuyer sur la gâchette …
La vie est d’abord et avant tout un concours de circonstances. Etre là au bon moment.
Une rencontre, un regard, une parole … Des destinés entières ne tiennent souvent que dans ces quelques instants où l’on a su prendre la bonne décision ou adopter le bon geste. Francis Cabrel dédie d’ailleurs une chanson à ces rencontres inachevées :
Francis Cabrel les passantes (Poème d’Antoine Pol)
Dans Le Club des Incorrigibles Optimistes[1], Michel Marini, le héros, fait une rencontre aussi inattendue qu’agréable : il « tombe » littéralement sur une jeune fille tout aussi passionnée de lecture que lui. Les deux compères entament une passionnante discussion mais ne prennent pas le soin d’échanger leurs coordonnées respectives …
Désespéré de cette erreur, Michel partage son malheur en ces termes :
«  J’ai couru. Elle avait disparu. J’ai regardé de tous les côtés. Elle s’était volatilisée. Comment la retrouver, sans aucun indice ?  Est-ce que le hasard nous remettrait face à face ? Ou les planètes ? La chance ne passe qu’une seule fois à votre portée. Si vous ne la saisissez pas, tant pis pour vous. J’avais gâché une occasion unique et exceptionnelle et ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Je m’en suis voulu comme jamais. Mais si tout était prévu, il était peut être écrit qu’on était faits pour se télescoper, que je la laisserais partir sans son nom et son prénom et que j’errerais jusqu’à la fin des temps à sa recherche. Je la croiserai peut-être dans soixante-dix ans. (…) Elle aurait souvent pensé à moi avant de se marier par dépit et d’avoir six enfants. On connaîtrait enfin nos prénoms. Je lui prendrais sa main décatie. On se sourirait avec tendresse. » (p. 549, Le livre de poche)
Si ces lignes remplies de pathos et d’hyperboles donnent presque plus à rire qu’à pleurer tant le héros de douze ans (!) semble dramatiser une rencontre qui, après tout, fut joyeuse, elles révèlent néanmoins qu’une rencontre essentielle peut arriver n’importe où et n’importe quand.
Tout aussi effrayante qu’exaltante, cette réalité invite à être éveillée …
Hum … sortirai-je aujourd’hui ?


[1] Le Club des Incorrigibles Optimistes, Jean-Michel Guenassia, Le Livre de Poche, 730 pages, Prix Goncourt des Lycéens 2009

lundi 23 janvier 2012

Où sont les femmes ?



« Arnolphe, assis (s’adressant à Agnès) :
Votre sexe n'est là que pour la dépendance
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité;
L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne; »
Molière, L’école des femmes, Acte III Scène 2
Satisfait(e)? Révolté(e) ? Amusé(e) (je coche celui-là) ?
Comme à son habitude, Molière mobilise les ressorts du comique pour rythmer ses pièces, non sans nuances, habileté et finesse. Ici, il fait parler Arnolphe sur sa vision des rapports hommes / femmes … Chacun son opinion, n’est-ce pas ?
Depuis la soumission dans laquelle Molière embrigade – non sans ironie - la gente féminine, le « Deuxième Sexe[1] » a parcouru du chemin ….
Etre féministe ou non, là n’est pas la question.
Il est un fait que les femmes sont devenues une figure éminemment centrale sur l’échiquier politique, et c’est tant mieux ! Pensons à Dilma Roussef première présidente du Brésil, Angela Merkel chancelière en Allemagne, Cristina Fernandez de Kirchner présidente de l’Argentine, Ségolène Royal au second tour des présidentielles en France en 2007… Pourtant, paradoxalement, les inégalités sont bel et bien persistantes : l’INSEE récence au sein des pays européens moins de 40% de femmes élues dans leurs Assemblées.
L’actualité, à nouveau, rattrape nos auteurs classiques puisque la campagne lancée mardi 17 janvier dernier par l’association Laboratoire de L’Egalité relance le débat sur la place de la femme dans la société et sur les inégalités entre hommes et femmes dans la vie active tout comme pour les tâches domestiques.

Le constat n’est pas neuf. Pourquoi alors les inégalités sont si persistantes ? Parce que chacun participe à les pérenniser : les hommes, qui y trouvent leur compte, les femmes qui intériorisent et jouent leur rôle. Sinon, que seraient-elles ?
Pour une lecture amusante sur ces inégalités au quotidien, lisez l’analyse du sociologue Jean-Claude Kaufmann qui se lit comme un roman La trame conjugale. Analyse du couple par son linge[2] où il montre combien l’identité est fragile et nécessite un travail quotidien de mise en scène : la femme joue la femme – tout comme pour Jean-Paul Sartre « le garçon de café joue à être le garçon de café [3]»

Oui mais voilà : tous ces « jeux » apparents engagent en réalité nos identités et voilà qui semblent bien complexe à remettre en cause…
(Non, je ne vous imposerai pas la vidéo de Patrick Juvet ... mais si vous y tenez vraiment, c'est ici !)


[1] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Gallimard, 1949
[2] Jean-Claude Kaufmann, La trame conjugale. Analyse du couple par son linge, Nathan, 1992
[3] Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant, 1943