« Je ne voudrais pas arriver à
la fin de ma vie et découvrir que j’en ai vécu que la longueur. Je voudrais en
vivre aussi la largeur et la profondeur » Diane Ackerman
Dans un billet précédant intitulé « la vie ne tient qu’à un fil »,
je vous disais que les rencontres
ne tiennent, souvent, qu’à des détails. Et si l’on mesurait la portée de nos
actes quotidiens lorsque l’on passait le pas de sa porte pour affronter la vie
tous les matins, on resterait certainement terré chez soi de peur de manquer un
regard, une parole, un geste qui nous projetterait dans ce que serait,
véritablement, notre vie.
Le célèbre groupe de rencontre Meetic a bien compris cet état d’esprit
et en a même fait un motif de campagne dernièrement pour la Saint-Valentin.
Vous avez peut-être vu ces grandes affiches à vos arrêts de bus, dans le métro
ou sur le chemin de votre travail :
Cette campagne est particulièrement rusée qu’elle a recourt à l’imaginaire
du conte si ancré dans notre société : un beau prince charmant qui
n’attend que le bon moment pour se manifester…
A croire que le ressort de la rencontre et de son moment opportun
est porteur, puisqu’il s’agit également de celui utilisé par le beau film
éperdument romantique de Richard Linklater, Before
Sunset.
Dans cette histoire, Jesse et Céline se retrouvent à Paris après
une première éphémère et unique rencontre, neuf ans plus tôt, à Vienne. Désormais, lui
est marié et auteur d’un best-seller ; elle défend l’environnement et
cumule les échecs amoureux. La mise en scène est tout aussi amusante qu’osée :
elle consiste en une seule conversation, celle de ces deux ex-amants qui déambulent dans Paris. Et
pourtant, ils parviennent à nous captiver, à nous attendrir, à nous transporter
dans leurs interrogations, finalement universelles.
Aucun des deux, malgré les années, n’a pu oublier cette rencontre
fondatrice. Aucun des deux n’a véritablement pu passer à autre chose.
A travers une réflexion anecdotique – qu’aurait été leur vie si Céline avait
pu se rendre comme prévu à leur rendez-vous donné, peu après leur rencontre à Vienne ? – le
couple nous interroge sur les décisions que nous prenons, les aléas de la vie
et les mystères de la vie amoureuse.
Quant à savoir si Jesse chante « You could be my unintended choice »
… regardez donc le film !
« Pour obtenir le don de
persévérance, il résolut de faire un pèlerinage à la sainte Vierge. » Bouvard et Pécuchet, Flaubert
La persévérance est un dur labeur.
On m’a déjà adressé, dans des moments difficiles, la phrase “la lumière est
au bout du chemin”.
Bien que cette phrase soit, comme beaucoup d’autres, une formule toute
faite, elle en dit long sur l’espoir qu’il est nécessaire de conserver, en
toute circonstance. Elle a d’ailleurs l’avantage de ne pouvoir se
tromper et est proche du phénomène de spéculation : quand tout est
désespérément sombre, l’avenir ne peut qu’être meilleur ! Et vu sous cet angle, tout paraît bien plus facile.
Loin de l’obstination proche de la bêtise de Bouvard et Pécuchet (Flaubert
avait pensé au sous titre Encyclopédie de
la bêtise humaine pour son roman éponyme), Sherlock Holmes, mis en scène
dans le deuxième opus Sherlock Holmes
2 : jeux d’ombres, nous offre justement une belle panoplie de
persévérance.
Certes, ce film n’est pas un chef-d’œuvre. Le début est lent et nous impose
de longues scènes de coups de poings relativement inutiles à mon sens. Mais
tout se joue ailleurs. Dans la force que Sherlock puise à croire profondément
et obstinément en la justice et le soin qu’il prête à accomplir la mission
qu’il s’est attribué. La légèreté avec laquelle il aborde le sérieux de cette quête
de la paix mondiale. La capacité à appréhender des situations cruciales avec distance.
Éperdument détaché du qu’en-dira-t-on (jugez en par ses farfelus
déguisements !), ce héros nous donne du courage pour combattre la bêtise
du genre humain et persévérer en tout.
…
Parce que c’est certain, c’est pas gagné d’avance mais « la
lumière est au bout du chemin »
…
C'est pas gagné d'avance, de Vincent Baguian (interprétée par Vincent Baguian et Marjolaine Piémont)
Voilà ce à quoi m’a fait penser l’exposition de la mairie de Paris
« Sempé, un peu de Paris et d’ailleurs »
Affiche de l'exposition
Humour universel et qui touche toutes les générations, les 320 dessins que
nous révèlent cette exposition nous plongent dans un univers féérique, enfantin
et naïf. Comme cela fait du bien à l’heure où l’hiver s’installe !
Bonbon gratuit (!) mis à notre disposition jusqu’au 31 mars, ce délicieux trésor
est comme un cadeau de Noël dont la livraison aurait connue quelques
difficultés.
Dessinateur indémodable du Petit Nicolas, Sempé incarne la naïveté
représentée en dessin. Cet homme
qui confie que son « enfance n’a pas été follement gaie, elle était même
lugubre et un peu tragique » transmet pourtant par son trait un précieux
amour de la vie et des choses simples.
Il nous ramène à ce que nous sommes : des hommes avant tout.
Loin d’une philosophie qui se prendrait au sérieux, Sempé nous propose un
humour discret et fin. Et voilà bien où se cache sa grande force !
"C'est très beau ce que vous faites, mais elle est très mal placée votre galerie"
Son trait doux et subtil vous ramène en enfance, c’est certain.
Et pour ceux qui craindraient – à juste titre – de patienter dans le froid
pour accéder à l’exposition, dites-vous que vous aurez peut-être la même chance
que moi : être abordé par un gentil couple qui vous proposera son entrée
coupe file - celle ci ne leur ayant pas été prise – pour la simple et
bonne raison que vous êtes le dernier d’une longue file ... ou que vous avez un bonne tête (?!)
...
Ah les mystères du bonheur !
...
Pour toutes les informations
pratiques sur l’exposition, allez donc faire un tour ici
Et pour lire d'autres articles en lien sur ce blog : regardez donc celui-ci et celui-là
“Toutes choses doivent prendre fin.
Les ouvrages des mortels ne sont pas immortels et tout ce que nous voyons doit
périr un jour” Sénèque
S’il avait su, Sénèque (4 av JC – 65 ap JC), que ses préceptes feraient
tant de ravages chez nos rockeurs contemporains ! Parce que si l’âge
fatidique des 27 ans semblent si fatal pour
ces musiciens, c’est qu’ils ont un
mal-être lié, précisément, au caractère éphémère des choses. Pensons à Jim
Morrison (allez donc voir, au Père Lachaise le culte rendu sur sa tombe !),
Kurt Cobain, Janis Joplin ou plus récemment Emy Winehouse. A les dépeindre
comme des révoltés hors norme, on en oublierait presque que ce qui les définit
est avant tout un désespoir bien trop profond pour être surmontable.
Loin d’essayer de nous faire comprendre la machine complexe des pensées de
ces rockeurs, Vincent Brunner nous propose, avec son merveilleux ouvrage Rock Strips de quoi revoir nos
classiques en matière de rock:
Ouvrage collectif où se mêlent bande dessinée et play list pour chaque
groupe, ce livre au concept innovant semble dangereux à en lire l’énigmatique
préface de Mathias Malzieu, chanteur du groupe Dionysos :
« Si vous prenez la
responsabilité de lire le présent manuel, vous risquez de ressentir une poussée
d’adrénaline telle qu’elle télécommandera votre corps des pieds à la tête au
point de vous faire danser, même devant tout le monde » (…) « Vous
risquez fortement de vous faire décommander le week end chez tonton pour partir
traverser la vallée de la mort au volant d’une vieille Corvette toute défoncée
.Même si finalement, vous vous contenterez de traverser l’Ardèche en kart à
pédales, vous aurez la sensation d’être un putain de pionnier. »
Après avoir plongé dans cet ouvrage, je peux vous garantir qu’il s’agit
réellement d’une aventure : vous regretterez de ne pas avoir à disposition
(et tout de suite) tous les cd des Rolling Stones, Nick Cave, Led Zeppelin ou des Kinks …
Comble du comble, Vincent Brunner a remis ça en septembre dernier avec le
deuxième tome de cette pépite : Rock
Strips come back
A nouveau, chaque groupe reprend vie sous les dessins et bulles d’experts
en la matière (Charles Berbérian, Loustal, Rébéna,
Winshluss …) qu’accompagnent les précieux détails de la vie des artistes ainsi
que leurs opus incontournables.
Plutôt que de pleurer nos morts, voilà un ouvrage qui vous donnera envie de
redonner vie à votre groupe de lycée …
…
Et pour que certaines choses ne prennent pas fin :
“Le cœur fait tout, le reste est
inutile” Belphégor, Jean de
La Fontaine, Livre XII Fable 27
S’il y en a bien un qui agit selon son cœur c’est Paul, la si belle création
de Michel Rabagliati, auteur québéquois peu connu.
Ce personnage de la bande dessinée éponyme est en effet un tendre paresseux
dont les bons sentiments sont emprunts d’un doux mal-être. S’il est si attachant
c’est que ce jeune, qui cherche sa voix comme tant d’autres, nous expose des
incertitudes que nous ne pouvons que partager. Et c’est avec son cœur qu’il y
fait face. Ne cachant pas sa paresse pour l’école mais entreprenant dans ce
qu’il aime – la vie - il est un archétype à chaque étape de sa vie : adolescent,
jeune homme, père, mari.
Jouant malicieusement sur le parallèle des Martine (Martine à la
campagne, Martine à la mer etc …)
l’auteur nous fait suivre les aventures de son héros en titrant ses ouvrages
selon ce même modèle. Ainsi, il nous propose notamment :
A la différence de Martine (dont, il est vrai, je me souviens mal …)
éternel enfant innocent, naïf et intemporel, Paul évolue, grandit et change son
regard sur les choses au fil des épisodes. Davantage par la force des choses,
d’ailleurs que par sa propre volonté.
Drôle (humour tout québéquois …), fin et attachant, ce héros aux épais
sourcils nous fait réfléchir et voyager.
Le tournant dans sa « carrière de héros » est l’épisode Paul a un travail d’été : lycéen
rebelle, il décide de quitter les études pour devenir imprimeur, sans
conviction. En réalité, il est perdu. Par un concours de circonstances, il devient
animateur dans un camps pour enfants défavorisés en pleine forêt canadienne. Découvrant
alors le dépassement de soi et mesurant sa chance d’avoir grandi dans tant
d’amour, Paul se découvre lui-même bourré d’humour et de talent.
Offrant à sa propre fille, bien des années plus tard, la poupée de Marie,
colonne aveugle à laquelle il s’était attaché, il aura cette phrase pour
justifier ses yeux percés : « Elle
est comme le petit Prince ; Elle n’a pas besoin d’yeux pour voir, elle
voit avec son cœur »
“En l’amitié dont je parle, les âmes
se mêlent et se confondent l’un en l’autre d’un mélange si universel qu’elles
ne retrouvent plus la couture qui les a jointes”
(…)
“Je l’aimais parce que c’était lui,
parce que c’était moi”
Montaigne, Les Essais
Comme il serait précieux d’avoir un tel témoignage aujourd’hui ! Cet amour
si fort n’est pas celui exprimé entre deux amants, mais entre deux amis.
Montaigne pour La Boétie.
A l’heure où nos amis se comptent par centaines sur la multitude de réseaux
où nous sommes inscrits, ces mots semblent bien désuets … et pourtant si enviables !
Aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, nous avons sombrés dans le
pathétique en matière d'ambitions amicales. La parodie qu’en ont tirée
Alexis HK et Renan Luce avec leur chanson « Thanks for the add » est
à cet égard révélatrice :
Renan luce, Alexis HK, Thanks
for the add
A l’image de « SOS amitié » créé dans les années 1960 et dont
l’hypocrisie est très clairement mise en scène dans Le Père Noël est une ordure, la virtualité de nos amitiés sur ces
réseaux tend à nous voiler une vérité et évidence : ces « amis » restent, précisément, virtuels.
Extrait du Père Noel est une ordure
Toutes ces caricatures contemporaines sont pourtant empreintes d’une vérité,
qui caractérise ce qu’il y a d’essentiel en l’amitié, et qu’Aristote mettait
déjà en exergue dans l’Ethique à
Nicomaque : il y a une nécessite à l’amitié. Pour la défense de la
cité d’abord, l’amitié entre les hoplites est indispensable. Il est donc
question de maintien de la paix civile. Son omniprésence actuelle résulterait
ainsi d’une origine profonde liée à l’existence même de la communauté[1].
Avec cet auteur classique, l’amitié est commandée par le bien, l’utile et
l’agréable. De ces trois définitions, c’est la première qui lui confère toute sa
grandeur puisqu’une fois l’utilité ou l’agréable atteints, il reste le risque
de voir l’amitié se briser. A l’inverse, celle fondée sur la vertu est bien
plus rare et plus lente à se former …
Il y a ainsi un décalage temporel :
Comment rendre compatible l’instantanéité d’un clic qui nous fait ajouter
un ami à notre réseau, avec l’investissement de long terme d’une amitié
vertueuse ?
…
S’il te plait, dessine-moi un ami
[1]Ethique à Nicomaque,
Aristote, Livre VIII (Nécessité de l’amitié)
Si n’être point cocu vous semble un si grand bien,
Ne vous point marier en est le vrai moyen. »
Molière, L’école des femmes, Acte
V Scène 9
Ce conseil emprunt d’une
sournoise ironie de Chrysalde à un Arnolphe qui se voit ravir Agnès par un
jeune amant (Horace) est révélateur d’un état d’esprit assez couramment
partagé : à ne rien faire, nous ne risquons rien.
Les partisans de l’aphorisme inverse vous répondraient qu’une telle inanité
est plus douce que les tourments dans lesquels l’action vous plonge.
Si nous cherchions un juste milieu nous tomberions sur La Blessure amoureuse. Essai sur la liberté affective du philosophe
Alain Cugno.
Décortiquant les sentiments amoureux, cet ouvrage aborde un sujet sur
lequel tant de banalité ont déjà été dites.
« Je t’aime mon amour sur la plage à mourir » déclare Renaud en
plein concert pour se moquer de ces chansons à l’eau de rose.
Voilà pourtant un livre qui mène un travail si ce n’est pédagogique, du
moins inédit de verbalisation – ou plutôt d’écriture - de nos sentiments, que nous avons
nous-mêmes bien souvent du mal à comprendre et analyser.
Le philosophe Alain Cugno pose simplement la question « Que voit-on quand on voit celle qu’on aime ? » et y répond ainsi :
« En regardant celle que j’aime je vois ce qu’elle
verrait si elle pouvait se voir, mais elle ne se voit pas. »
Aimer c’est donc voir.
« Il n’y a pas de personnes
aimables et d’autres qui ne le sont pas, tout dépend de ce que nous voyons d’elles »
Voilà qui réchauffe le cœur !
Pourtant, loin des violons des comédies romantiques et fidèle à son titre
(et à la réalité !), il appréhende bien sûr les sujets épineux des
blessures amoureuses. Ces cas où l’on se sent bien seul à voir, où l’on (ou
l’autre) s’arrête de voir, ces cas de « passions malheureuses »
telles qu’il les appelle. Il ne se contente pas de mettre des mots sur les
méandres de sentiments. Il tente et propose une issue au piège de la passion
malheureuse :
« Trouver une issue signifie
donc la possibilité de quitter l’endroit où l’on a été blessé (…) sans rien
perdre de l’attente du prodige escompté et sans pour autant l’attendre.
»
Cette lecture, loin de nous donner le mode d’emploi, nous donne donc des
clefs et nous éclaire sur le mystère de la fameuse alchimie du coup de foudre.
Il est en tout cas certain que l’auteur nous donne envie de laisser parler Chrysalde et de dire plutôt avec
Perdican (On ne badine pas avec l’amour,
Alfred de Musset, Acte II, scène 5) :
« J'ai souffert souvent, je me
suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu et non pas un
être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »
Et en guise de tarte à la crème sur ce thème ...
La Blessure amoureuse. Essai sur la liberté affective, Alain Cugno, Seuil, 2004, 18€